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Interview de Ghislain Roy, Président de l'Association du personnel

Pour la 300e de l’Echo, Ghislain Roy, actuel président de l’Association du personnel, répond à nos questions…

'Ghislain, physicien de formation, est rentré au CERN en 1992 comme boursier. Il est embauché en 1993 en tant que titulaire dans le groupe d’opération des accélérateurs, SL/OP, dans lequel il aura le plaisir de travailler en tant qu’ingénieur en charge puis comme coordinateur de l’exploitation du LEP. Avec l’arrêt du LEP, Ghislain évolue et devient Radiation Safety Officer (RSO) puis Departemental Safety Officer (DSO) au sein du département des accélérateurs AB puis BE. Il a, entre autres, participé à la mise en place des systèmes de sécurité et d’accès du LHC. Juste avant le "Long Shutdown 1" du LHC, Ghislain retourne brièvement dans le groupe d’exploitation des accélérateurs puis rejoint le groupe de physique des faisceaux (BE/ABP) dans lequel il participe à différents projets, comme par exemple, le projet de transformation de l’accélérateur d’ions lourds, LEIR en un injecteur vers une station biomédicale pour mesurer l’efficacité de différents types d’ions légers dans le traitement des cancers ; cette étude, dénommée BioLEIR, n’a finalement pas été poursuivie par la suite. Déjà délégué et membre du Comité Exécutif de l’AP de 2001 à 2004, Ghislain décide en 2015, aux vues de l'évolution de la révision quinquennale en cours à cette époque, de revenir comme délégué à l’Association avec la motivation affirmée de s'engager pour servir et peser. D’abord membre du Comité Exécutif et secrétaire du Bureau de l’AP, il candidate pour la présidence de l’AP en 2016 et est élu avec Catherine Laverrière comme vice-présidente.'

ECHO : Pourrais-tu nous rappeler quelle était l’ambiance à l’AP au moment où tu es devenu président ?

GR : Les décisions prises lors de la dernière révision quinquennale, avec une refonte des carrières et un ralentissement net de l’avancement, avaient divisé l’Association en deux camps et laissé des désaccords assez profonds au sein de l’AP qui nuisaient à son bon fonctionnement. A l’époque, la gouvernance de l’AP était plutôt présidentielle. Dès que je suis arrivé, j’ai voulu tordre le coup à cette idée. De mon point de vue, l’AP doit être démocratique et le pouvoir décisionnel de l’AP réside dans le Conseil du personnel, le Président étant élu par le Conseil du personnel et soumis à ses décisions.

ECHO : Comment l’AP fonctionne-t-elle aujourd’hui ?

GR : Trouver des gens qui acceptent de se présenter pour être élus délégués du personnel est difficile. La situation est toujours délicate aujourd’hui mais la dernière élection des délégués du personnel a cependant été un succès. Le Conseil du personnel a été fortement renouvelé en 2017. Les personnes qui sont arrivées au sein de l’AP ont des profils variés ce qui permet, aujourd’hui, d’avoir un Conseil du personnel plus représentatif de l’ensemble des corps de métiers du CERN, avec un équilibre entre ingénieurs et techniciens mais aussi avec l’arrivée de quatre boursiers. Le Conseil du personnel est solide, mature et très assidu. Il y a eu un sursaut lors de ces dernières élections. Le Conseil du personnel doit normalement représenter l’ensemble du CERN, toutes catégories et toutes nationalités confondues. Dans le futur, il serait également bien de pouvoir attirer des utilisateurs et des membres du personnel associés, comme membres de l'AP mais aussi comme délégués du personnel.

ECHO : Le numéro 1 de l’ECHO, publié en 2006, titrait sur ‘La rupture’. A l’époque, il s’agissait d'une rupture dans la concertation entre l’AP et la direction du CERN de l’époque présidée par Robert Aymar. Pourrais-tu nous donner ta vision sur le mécanisme de concertation ?

GR : Le mécanisme de concertation est très peu utilisé dans le monde des relations employeur-employés en général, mais au CERN, il est au cœur des relations entre la direction du CERN et le personnel représenté par l'Association du personnel. Pour fonctionner correctement, la concertation nécessite bonne foi et confiance de la part de chacune des deux parties. Elle doit permettre d’échanger sans tabou avec comme seul but de s'efforcer de trouver une solution satisfaisante pour les deux parties, et qui soit dans le meilleur intérêt de l'Organisation. Concertation n’est pas négociation, Concertation n'est pas co-gestion et Concertation n'est pas consultation ! L’AP agit comme force de proposition dans la discussion afin d'élaborer la meilleure des propositions pour le CERN et son personnel. En général, dans le processus de concertation, un alignement d’intérêts se met en place dans la mesure où la Direction et l’AP ont pour but commun d’assurer le succès global du CERN. La décision finale est toujours prise par la Directrice générale, le Comité des Finances ou le conseil du CERN.

ECHO : Quelle est ton opinion sur le statut des employés du CERN ?

GR : D’un point de vue très personnel, je suis très attaché au statut du fonctionnaire international où les intérêts qui priment sont ceux de la mission du CERN, qu’ils soient scientifiques, technologiques ou éducatifs. Cela va au-delà des intérêts de chaque État et doit s’inscrire dans le long terme. Les conditions d’emploi au CERN sont bonnes. Dans la science, c’est un modèle que l’on devrait copier et pas chercher à affaiblir. Nous devons, bien sûr, nous adapter à l'évolution du monde mais en restant créatifs et en conservant cette idée d’un intérêt supérieur de notre Organisation. Les tentations de vouloir réduire, couper, qui peuvent sembler intéressantes à court terme, sont souvent plus destructrices que constructives sur le long terme.

Une évolution, qui me tient à cœur, car je l’ai vécue pendant de nombreuses années au sein des équipes d’exploitation des accélérateurs, serait de mettre plus en avant l’intérêt collectif, l'intérêt et la performance de l’équipe, qui devraient primer par rapport aux intérêts particuliers et aux performances individuelles de chacun, qui amènent les personnes à trop se focaliser sur l’évolution de leur propre carrière. Je regrette que cela ne soit pas plus présent dans la qualification de la performance faite au travers du MERIT aujourd'hui.

ECHO : En pensant à l'avenir, quelle est ta vision sur les défis futurs que le CERN va devoir relever ?

GR : Depuis plusieurs décennies, le CERN est LE centre de recherche mondial pour la physique des hautes énergies. Et cela a eu un impact important sur l’évolution de la population globale du CERN, qui a vu son nombre d’utilisateurs exploser. Aujourd’hui, le CERN fonctionne globalement bien : le personnel est motivé, les performances de nos installations sont excellentes et les résultats scientifiques nombreux. Tout cela est fait avec un nombre d’employés titulaires qui est resté quasiment constant depuis 20 ans. Par contre, le nombre d’étudiants, de boursiers et d'attachés de projet a fortement augmenté, proportionnellement avec le nombre de projets sur lequel nous travaillons. Mais cette situation devient maintenant difficilement soutenable.

Quand on pense à l’avenir, avec des projets de grande envergure, qui dépasseraient les limites physiques du CERN d’aujourd’hui, il faudra faire face à de nouveaux enjeux. Mais ce ne sera pas la première fois que le CERN doit relever de tels défis. La construction du site de Prévessin dans les années 70, et par la suite l’expansion du CERN sur les différents points du LEP et du LHC, ont déjà, à l’époque, soulevé des questions similaires. Je suis confiant dans la capacité du CERN à trouver des solutions qui permettront de conserver l’unicité de l'Organisation, de son site et de son personnel, en garantissant l’engagement et la motivation du personnel qui font sa force et son succès. L’AP sera évidemment présente pour proposer des solutions qui iront dans ce sens.

ECHO : En 2006, le premier numéro de l'ECHO marquait aussi une rupture dans la communication de l’AP qui, avant cette époque, se faisaient au travers du Bulletin du CERN. Quelle est ton opinion sur le sujet ?

GR : La scission qui s’est faite en 2006 entre le Bulletin publié par le Management et la partie de l'Association du personnel qui est devenue "Écho", n’est à mon avis pas bonne. L’AP n'est pas un syndicat et son mode d’interaction avec la direction n’est pas l’opposition mais la concertation. Nous tirons tous à la même roue et dans la même direction, même si nos opinions peuvent ponctuellement diverger. Je préférerais revenir à une configuration où l’on redonne à la communication de l'Association du personnel une place dans le Bulletin du CERN, et pas en séparation totale du Bulletin. Cela serait aussi un bon signe que la Direction actuelle a bien abandonné les vues de celle de 2006 et de Robert Aymar sur la question de la Concertation.

ECHO : Pour finir, quel message voudrais-tu envoyer au personnel du CERN ?

GR : Je voudrais lancer un appel, un appel pour susciter l’intérêt de toutes les personnes présentes au CERN à s’investir dans la vie sociale de l'Organisation, et plus généralement dans sa vie politique, au sens grec du terme, c'est à dire la vie de la Cité en général. Que ce soit au travers des clubs, dans des activités d'intérêt général, en étant guide ou en servant dans une des nombreuses commissions paritaires (Reclassement, Discipline, etc.) ou au sein de l’Association du personnel. Cette Organisation n'est pas pour les membres du personnel employé un simple employeur, c'est votre État, celui qui vous fournit aussi la sécurité sociale et votre retraite à terme. Pour les membres du personnel associé, ce n'est pas juste un laboratoire d'accueil mais une communauté d'intérêt dans laquelle vous pouvez peser par vos avis et votre vision.

Soyez impliqués dans la vie du CERN ! et Rejoignez-nous !

 

The English version of this article will be published in the next Echo.