CERN Accelerating science

Interview de la Directrice générale sur la situation des boursiers

Nous avons eu de nombreux retours par les délégués du personnel que des coupes ont eu lieu dans le budget des boursiers. Nos collègues sont inquiets, qu’ils soient boursiers eux-mêmes, superviseurs de boursiers ou simples collègues. La Directrice générale a accepté de répondre à nos questions sur le sujet.

 

Association du personnel : Merci de nous recevoir sur ce sujet qui inquiète nos collègues.

 

Directrice générale : Avant de répondre directement à la question des boursiers, je voudrais d’abord donner des informations sur la situation financière du CERN qui est actuellement exigeante.

Nous avons deux projets importants en phase de construction : la mise à niveau des injecteurs (LHC Injectors Upgrade - LIU) et la mise à niveau pour la Haute Luminosité du LHC (HL-LHC). Ces deux projets représentent ensemble un coût en matériel de plus de 1 milliard de CHF, mais il faut les réaliser à budget constant pour l’Organisation, c’est-à-dire avec des contributions fixes des États membres, ce qui induit une situation de déficit. De plus, le Conseil du CERN veut que le déficit budgétaire cumulé sur les prochaines années (CBD) reste contenu.

En 2019 et 2020, il y aura un pic de dépenses du fait de l’achèvement et de l’installation du LIU pendant le Long Shutdown 2 (LS2), des dépenses croissantes selon le plan du projet HL-LHC, et la consolidation des accélérateurs à réaliser également pendant le LS2. Par conséquent, 2019 et 2020 sont des années difficiles du point de vue financier. Je tiens à souligner qu’il ne s’agit pas d’une augmentation des coûts des projets LIU et HL-LHC qui respectent le budget et les délais convenus.

De plus, nous avons de nouvelles dépenses chaque année, en fonction des exigences scientifiques du Laboratoire, mais aussi de l’état et des besoins de l’infrastructure générale.  Par exemple, cette année nous allons ajouter dans le Plan à moyen terme (MTP) la construction d’un centre de calcul sur le site de Prévessin pour respecter les engagements du CERN comme Tier 0 du “Worldwide LHC Computing Grid” (WLCG) pour la deuxième partie du Run 3 et pour la phase HL-LHC. Nous avons aussi prévu un nouveau bâtiment à Prévessin pour 600 places de bureau supplémentaires, et de nouvelles ressources pour le projet AWAKE qui a terminé sa Phase 1 en 2018 et entame sa Phase 2 et pour la recherche et développement pour les futurs détecteurs.

Dans ce contexte il faut trouver des compensations avec des économies correspondantes par ailleurs. Chaque année le Directorat et le Directoire élargi (directeurs et chefs de départements) revoient les ressources et les optimisent. En 2018 et 2019 un exercice approfondi a été fait, suite à une revue interne, en faisant remonter depuis les chefs de département et chefs de projet les économies possibles à faire dans le budget du matériel.

Je peux maintenant répondre à vos questions concernant les boursiers.

 

Pouvez-vous nous dire quelles sont les décisions qui ont été prises concernant les boursiers ?

Depuis 2016, cette Direction a toujours soutenu le programme des Boursiers, avec, dès son entrée en fonction, l’annulation de la coupe de 10 % du budget des boursiers qui avait été précédemment décidée. Nous sommes passés de 640 boursiers à fin 2015 à 840 à fin 2018. Ce programme des boursiers est à la fois un fleuron et une mission de l’Organisation.

Cette année, malheureusement, et cela n’a pas été une décision prise à la légère, nous avons été forcés de diminuer légèrement le budget au comité des boursiers du mois de mai ; cette mesure touche seulement les projets AWAKE, CLIC, FCC et R2E (Radiation to Electronics) et seulement les boursiers payés par un transfert depuis le budget du matériel vers le budget du personnel (“M2P fellows”). Bien sûr on ne peut pas s’attendre à faire le même travail avec moins de personnel, mais sur des projets futurs à long terme, un ralentissement temporaire reste acceptable.

En pratique un Comité des Boursiers (“Fellows Committee”) s’est tenu ce 21 mai. Quels sont les résultats de ce Comité ?

Nous n’avons pas encore les chiffres finaux mais la conséquence est que 8 extensions au-delà de deux ans et 20 nouvelles demandes n’ont pas été accordées concernant les seuls projets AWAKE, CLIC, FCC et R2E.

Mais nous avons aussi appris que des projets et des départements même se sont auto-restreints en ne présentant que les demandes d’extensions et de nouveaux contrats qui sont sûres de passer. Comment alors juger de l’impact des décisions prises ?

Si on compare les résultats récents des Comités de boursiers, nous avons eu respectivement 129 extensions et 121 nouveaux contrats de boursiers accordés en Novembre 2018 contre 1241 extensions et 1101 nouveaux contrats en Mai 2019.

 

Mais cela ne s’explique-t-il pas aussi par des variations conjoncturelles autant que par des décisions volontaires ?

En effet cela s’explique aussi parce que des projets comme LIU et ELENA se terminent ; il est donc normal qu’ils connaissent une baisse de leur nombre de boursiers.

Par ailleurs l’Organisation doit se poser la question de savoir si le nombre de ses boursiers est optimisé pour répondre d’une part aux besoins de l’Organisation, mais aussi pour les boursiers eux-mêmes, en termes de charge de travail (surcharge ou sous-charge), d’organisation du travail, y compris la supervision qui leur est donnée, et de qualité de leur expérience pendant leur séjour au CERN.

Pour évaluer cela, le département HR va lancer une enquête pour avoir l’opinion des boursiers concernant leurs conditions de travail, notamment leur charge de travail. Cette enquête nous donnera des indications importantes qui seront à la base des décisions futures. Une enquête interrogera aussi les titulaires, parmi lesquels on compte de nombreux superviseurs des boursiers.

Les chiffres annoncés ne montrent pas de changement dramatique, 5 extensions de moins et environ 10 nouveaux contrats de boursiers en moins entre les deux comités, ce qui semble assez incohérent avec le fait qu’on cherche à faire des économies substantielles.

Le budget de 2019 a été approuvé l’an dernier déjà ; il faut donc contenir les augmentations des dépenses. Chaque élément d’économie compte. Les économies réalisées au Comité des boursiers du mois de mai sont inférieures à 2 MCHF.

Alors comment expliquer le retour important que nous avons eu de nombreuses personnes qui ont rapporté des coupures plus importantes que ça ?

Je comprends que les nouvelles sur les coupures dans les extensions et les nouveaux contrats de boursiers ont pu générer de l’inquiétude chez beaucoup de personnes dans l’Organisation. On ne fait jamais des coupures d’un cœur léger, mais la situation financière est très difficile et il y aura des sacrifices à faire ces deux prochaines années, le temps que passe le pic du déficit budgétaire cumulé (CBD).

Les coupures qui ont été faites au Comité du mois de Mai 2019 vont-elles être reconduites voire augmentées encore pour les prochains Comités ?

Tout reste à voir. Des coupures ont été faites sur le budget du matériel des départements et des projets. Ce budget inclut les achats, les services industriels et les transferts M2P ce qui affecte donc les boursiers et les associés de projet. Cependant, c’est aux chefs de département et aux chefs de projet de trouver la meilleure façon d’absorber ces coupures en minimisant leur impact. Je répète que le programme des boursiers est toujours défendu par la Direction, car la formation des jeunes fait partie de notre mission. Mais il faut aussi l’optimiser tant en quantité, le nombre de boursiers, qu’en qualité, le retour pour le CERN comme pour les boursiers. C’est une réflexion que nous allons entreprendre dans les prochains mois.

Au-delà des conséquences sociales pour les boursiers eux-mêmes, des superviseurs, chefs d’équipe et collègues s’inquiètent sur l’augmentation de la charge de travail pour les autres personnels. Vont-ils devoir faire eux-mêmes le travail qui ne sera pas fait par les boursiers qui seront partis ?

Une réflexion est en cours pour optimiser la force de travail en général, en incluant aussi les catégories de membres du personnel associé. Bien sûr si on diminue les associés de projets et les boursiers on ne peut pas faire le même travail dans les mêmes délais. Mais il n’y a pas de solution magique. Il faut d’abord garder dans un délai strict les projets prioritaires en cours de réalisation, comme LIU et HL-LHC, et il faudra accepter des délais mineurs sur les autres projets à plus long terme.

Par ailleurs, lorsque la stratégie européenne pour la physique des particules sera développée et approuvée par le Conseil au mois de mai 2020, nous reconsidérerons les priorités pour les projets futurs sur la base de la nouvelle feuille de route.

Pour l’instant la situation est assez fluide avec des contraintes financières très fortes.

Nous avons compris que la Direction recherche des économies, des réductions budgétaires tous azimuts.  Avez-vous l’intention d’accroître encore ces coupes dans les budgets des boursiers ? Toucherez-vous à d’autres catégories de personnel ? Quel impact sur le personnel en général ?

Il n’y aura pas d’impact sur le budget du personnel. Nous ne toucherons que le budget du matériel, avec un impact limité sur la partie M2P. Je rappelle que fin 2016 nous avons présenté au Conseil et obtenu son soutien pour 80 postes supplémentaires de titulaires car nous avions estimé que les échéances et la charge de travail nécessitaient ce renfort de postes de titulaires dans notre force de travail.

Finalement nous avons été surpris d’apprendre ces nouvelles par la bande, sans information du personnel et sans concertation préalable avec l’Association du personnel. Des coupes dans les effectifs du personnel employé, c’est quand même quelque chose dont nous devrions discuter ensemble. Quelle est votre position sur ce point ?

Il faut discuter et concerter avec l’Association du personnel. Nous le faisons d’habitude car la concertation nous tient très à cœur.

Il n’y a pas eu d’information du personnel en général parce que le MTP est en cours d’élaboration. Le Conseil doit en avoir la primeur en vue de son approbation. Mais j’ai fixé la date du 4 juillet pour une présentation au personnel des nouvelles du Conseil de Juin, y compris le MTP et la stratégie européenne.

Certes l’élaboration du MTP est encore en cours mais la décision de couper le budget des boursiers a déjà été prise, et cette décision de réduire le nombre de personnels employés n’a pas été concertée.

En effet cette décision était urgente et essentielle pour contenir le budget 2019. Cette coupure a été légère, mais je suis solidaire tout d’abord avec les boursiers dont le contrat n’a pas pu être prolongé au-delà de deux ans, mais également avec les groupes et projets qui ont subi cette coupure. Il faut cependant rappeler qu’une large augmentation du nombre des boursiers a été accordée dans les années passées.

Pour les prochains Comités de boursiers, aucune mesure n’a encore été décidée. Mais la responsabilité reste avec les chefs de départements qui doivent mettre en œuvre des économies dans leur budget matériel.

 

Nous remercions la Directrice générale d’avoir pris le temps de répondre à nos questions. Nous restons bien sûr très vigilants sur l’impact que pourront avoir les coupes budgétaires sur le personnel, tant en nombre que dans les conditions d’emploi et d’association, même dans le cas de transfert du budget du matériel vers le budget du personnel.

---***---

 


1 Chiffres non définitifs mais qui seront très proches.